Agfa Sensor : l’autre point rouge allemand

Lorsqu’on évoque le « point rouge allemand », on fait généralement référence au fameux logo Leica. Ce petit rond rouge élégant et distinctif, qui figure fièrement sur l’avant de la plupart des boitiers de la marque, permet d’en identifier le pédigrée au premier coup d’oeil. Cependant, un autre point rouge a aussi, à sa façon, marqué un pan de l’histoire des appareils photo : le Sensor.

Agfa Sensor : le déclencheur du futur

Breveté en 1968 par la marque Agfa-Gevaert, le Sensor est un système de déclencheur très novateur pour l’époque, qui ambitionne d’apporter une solution à un problème récurent : le flou de bougé. Pour le contexte, rappelons que, dans les années 60, les pellicules étaient très lentes. On trouvait courament des émulsions de 25 à 64 ISO, et à l’époque un film de 100 ISO était considéré comme rapide. La Kodak Tri-X et la Ilford HP4, ancètre de la HP5 et de l’actuelle HP5+, proposaient déjà une sensibilité de 400 ISO. Mais dans les faits, ces films alors considérés comme extrêmes étaient quasiment exclusivement réservés aux photographes de presse professionnels ou à des usages très spécifiques. Selon les conditions de lumière, le commun des mortels était bien souvent contraint de déclencher à des vitesses d’obturateur assez faibles, et se retrouvait de ce fait confronté au risque du flou de bougé.

Les premiers représentants de la famille Sensor

En 1969, lors de la Photo Expo de New-York, Agfa présente son système Sensor au public par le biais de trois nouveaux modèles. Les trois appareils sont des compacts au format 135 qui partagent beaucoup de points communs : un boitier virtuellement identique, un objectif de focale standard f:2.8 basé sur une formule optique de type « triplet », une mise au point sans assistance (par zone ou échelle graduée), un viseur collimaté de qualité, une construction soignée, et bien sûr le tout nouveau déclencheur Sensor. Ces trois appareils diffèrent essentiellement par leur niveau de technologie.

Agfa Silette LK Sensor, Optima 200 Sensor et Optima 500 Sensor

Agfa Silette LK Sensor : la porte d’entrée dans le système Sensor

L’entrée de gamme est représentée par la Silette LK Sensor, un appareil tout manuel doté d’un obturateur purement mécanique, qui ne nécessite pas de pile. La mesure de la lumière est confiée à une cellule au sélénium, couplée aux réglages de vitesse et d’ouverture. Une aiguille placée en haut du viseur permet de corriger et de valider l’exposition avec une surprenante efficacité. Une seconde aiguille, située sur le capot supérieur du boitier, permet d’accéder à la même information sans avoir besoin de regarder dans le viseur. Héritage ergonomique d’appareils plus anciens : tous les paramètres sont accessibles par des bagues concentriques au fût de l’objectif. La Silette LK Sensor marquera la fin de la longue lignée des Silettes, démarrée en 1953.

Agfa Optima 200 Sensor : les bases du tout automatique

Visuellement presque identique à la Silette LK Sensor, le Optima 200 Sensor abrite un mécanisme bien différent. Ici, l’imposante cellule au sélénium pilote directement à la fois le diaphragme et l’obturateur électrique Paratic, jusqu’à la vitesse de 1/200s qui donne son nom au modèle. L’exposition est donc totalement automatique, ce qui constitue un énorme progrès par rapport à la très large majorité des appareils grand public de l’époque. Bien avant la généralisation de l’électronique, le Optima 200 Sensor propose les fonctionnalités d’un vrai point-and-shoot équipé d’un mode P rudimentaire.

Agfa Optima 500 Sensor : le haut de gamme

Le Optima 500 Sensor constitue le haut de gamme du trio. S’il reprend les bases fonctionnelles du 200, le Optima 500 Sensor se veut résolument encore plus moderne et performant. La cellule au sélénium laisse sa place à une cellule au sulfure de cadmium (CdS), beaucoup plus sensible et précise. Une petite lentille enchassée dans la fenêtre du cadre de visée donne à la cellule un champ de vision proche de celui de l’objectif, ce qui améliore encore la précision de la mesure de la lumière. Comme tous les Optima, le 500 Sensor fonctionne en mode tout automatique. Sa déclinaison de l’obturateur électrique Paratic autorise des vitesses jusqu’au 1/500s. Parmi le trio de lancement du Sensor, le Optima 500 Sensor sera le seul appareil à être proposé en option en finition laquée noire, en plus du traditionnel chromé mat.

Le déclencheur Agfa Sensor en détails

Souvent assimilé voir confondu avec les appareils tout automatiques de la marque, en raison peut-être d’une communication assez confuse à l’époque, le terme « Sensor » désigne pourtant uniquement le déclencheur, qui se compose du fameux point rouge ainsi que du mécanisme associé.

Le résumé succinct (abstract) du brevet américain de 1972 se traduit par :

Le déclencheur d’un appareil photographique est actionné en réponse à la déformation d’un diaphragme, ce qui ferme un micro-interrupteur pour alimenter un électroaimant qui libère le déclencheur. Alternativement, la déformation du diaphragme provoque le mouvement pivotant d’un levier qui libère le déclencheur. Le diaphragme peut agir directement contre un contact mobile du micro-interrupteur ou contre un bras du levier, ou transmettre le mouvement par l’intermédiaire d’un support arrière sous la forme d’une plaque métallique qui le protège contre une déformation excessive.

Le texte du brevet précise également que les objets du Sensor sont de :

  • Fournir un moyen de commande nouveau et amélioré pour appareil photographique, qui est construit et monté de manière à ce que même un photographe inexpérimenté puisse réaliser des expositions satisfaisantes sans tremblement de l’appareil à des vitesses d’obturation relativement lentes.
  • Fournir un moyen de commande nouveau pour les mécanismes d’obturateur d’appareils photographiques fixes ou cinématographiques.
  • Fournir un moyen de commande qui peut déclencher l’obturateur mécaniquement ou par la fermeture d’un circuit électrique.
  • Fournir un moyen de commande simple, compact et économique qui peut être utilisé aussi avantageusement dans des appareils photographiques à prix populaire ainsi que dans des appareils coûteux.
  • Fournir un moyen de commande qui peut être actionné avec l’application d’une force minimale et qui nécessite un déplacement minimal pour initier le déclenchement d’un obturateur et/ou pour déclencher le fonctionnement d’un autre mécanisme d’appareil photographique.
  • Fournir un moyen de commande suffisamment robuste pour garantir son utilisation dans des appareils photographiques pour débutants ainsi que dans des appareils pour photographes avancés.

En résumé, l’invention est incorporée dans un appareil photographique qui comprend un boîtier et au moins un mécanisme d’appareil photographique (par exemple, le mécanisme d’obturateur, le mécanisme de transport de film, le posemètre et/ou d’autres) qui a une partie réceptrice de mouvement mobile d’une première à une deuxième position pour déclencher ainsi le fonctionnement ou la fonction du mécanisme. Dans le cadre de cette invention, le moyen de commande comprend un diaphragme flexible qui est monté dans le boîtier et est déformable, de préférence à la main, pour provoquer (soit directement, soit indirectement) le mouvement de la partie réceptrice de mouvement de la première à la deuxième position. Par exemple, le mécanisme d’appareil photographique peut comprendre un micro-interrupteur qui inclut un contact mobile et un deuxième contact. Le contact mobile constitue la partie réceptrice de mouvement du mécanisme et est déplacé contre le deuxième contact en réponse à la déformation du diaphragme pour compléter ainsi le circuit d’un électroaimant qui peut déclencher l’obturateur, démarrer le moteur du mécanisme de transport de film et/ou compléter le circuit du posemètre qui peut, optionnellement, ajuster le diaphragme.

Ces explications sont complétées par les schémas suivants :

La FIG. 1 est une vue en coupe verticale schématique fragmentaire d’un appareil photographique fixe dans lequel le moyen de commande comprend un diaphragme qui est monté dans la paroi supérieure du boîtier de l’appareil photographique et sert à compléter un circuit électrique qui provoque le déclenchement de l’obturateur
La FIG. 2 est une vue en plan supérieure fragmentaire de l’appareil photographique, sensiblement telle que vue dans la direction de la flèche 14 de la FIG. 1
La FIG. 3 est une vue en coupe verticale fragmentaire d’un deuxième appareil photographique dans lequel le diaphragme provoque le déclenchement de l’obturateur par des moyens mécaniques incluant un support arrière déplaçable
La FIG. 4 est une vue en coupe verticale fragmentaire similaire d’un troisième appareil photographique qui constitue une modification de l’appareil photographique montré sur la FIG. 3
La FIG. 5 est une vue en coupe verticale fragmentaire d’un quatrième appareil photographique dans lequel le support arrière peut fermer un micro-interrupteur en réponse à la déformation du diaphragme
  • La Fig. 1 est une vue en coupe verticale schématique fragmentaire d’un appareil photographique fixe dans lequel le moyen de commande comprend un diaphragme qui est monté dans la paroi supérieure du boîtier de l’appareil photographique, et sert à fermer un circuit électrique qui provoque le déclenchement de l’obturateur.
  • La Fig. 2 est une vue en plan supérieure fragmentaire de l’appareil photographique, sensiblement telle que vue dans la direction de la flèche 14 de la Fig. 1.
  • La Fig. 3 est une vue en coupe verticale fragmentaire d’un deuxième appareil photographique dans lequel le diaphragme provoque le déclenchement de l’obturateur par des moyens mécaniques incluant un support arrière déplaçable.
  • La Fig. 4 est une vue en coupe verticale fragmentaire similaire d’un troisième appareil photographique qui constitue une modification de l’appareil photographique montré sur la Fig. 3.
  • La Fig. 5 est une vue en coupe verticale fragmentaire d’un quatrième appareil photographique dans lequel le support arrière peut fermer un micro-interrupteur en réponse à la déformation du diaphragme.

Les images suivantes montrent un Optima 500 Sensor, avec et sans son capot supérieur. On y voit l’une des déclinaison du Sensor, où le point d’appui d’un levier pivotant se trouve juste sous la membrane. Ce levier actionne à son tour le mécanisme de l’obturateur. On peut remarquer la vis à tête hexagonale, qui transmet le mouvement depuis la membrane jusqu’au bras du levier pivotant, et dont le réglage permet d’ajuster la course du déclencheur.

Agfa Optima 500 Sensor, avec et sans son capot

Pour aller plus loin sur le sujet, plusieurs documents relatifs aux brevets du Sensor sont disponibles :

Le Agfa Sensor à l’usage

À la lecture de ces allégations, on peut légitimement se demander si le système Sensor tient ses promesses. Au premier contact, le Sensor se fait remarquer par son apparence unique et un peu exhubérante, qui tranche avec les déclencheurs métalliques habituels de l’époque. Lors de la prise en main, le chanfrein de la couronne chromée qui entoure le disque rouge/orange guide imperceptiblement le doigt vers le déclencheur. En dépit de la forme très plate du Sensor, il n’y a pas d’hésitation : la main adopte une position naturelle et l’index trouve sa place tout aussi naturellement sur la membrane.

À l’usage, le Sensor se fait oublier. Très souple au toucher, il se révèle tout à fait efficace pour déclencher l’obturateur avec une force et un mouvement minimes. Selon le modèle d’appareil, la sensibilité du déclencheur peut être réglée au moyen de la vis située sous la membrane, jusqu’à une légèreté extrême.

À partir de 1969, le Sensor sera déployé sur l’ensemble de la gamme d’appareils photographiques Agfa, des petits compacts au format 110 jusqu’aux boitiers reflex (alors produits par Chinon). En dépit de plusieurs autres innovations très intéressantes, le Sensor restera le principal argument commercial de la marque jusqu’à la fin de la production en 1983.